Pour prétendre à "l'union", il faut d'abord se présenter comme centriste. Bayrou au "centre"? C'est vrai qu'on a une extrème-droite très à droite, mais tout de même... Le centre peut exister, en politique. Dans plus d'un pays il existe, mais en France les Radicaux ont basculé rapidement à gauche, le MRP qui s'en est vaguement approché il y a 60 ans a finalement toujours été d'une droite traditionaliste. Ce n'est pas que le centre ne pourrait pas exister, c'est que personne ne s'est jamais soucié de le faire exister en France (le système poussant déjà fort à la bipolarisation), et personne non plus n'a été capable de faire plier le clivage droite-gauche qui structure notre pays depuis 2 siècles. Ainsi François Bayrou et plus largement l'UDF n'ont rien de centriste, loin s'en faut. Et c'est à juste titre que Clémentine Autain et Anne Le Strat s'élèvent contre sa manoeuvre.

La côte actuelle de Bayrou dans les sondages, et la tentation de le suivre dans son annonce d'un gouvernement d'union peut se comprendre. Mais elle ne repose sur rien de solide. Les émissions politiques ont disparu des écrans (sauf campagne, et encore on voit avec quel type d'émissions), poussant (je n'ai pas dit obligeant) les politiques à aller se montrer chez Ardison, Drucker, Denisot... L'illusion que le clivage gauche-droite serait dépassé a été copieusement aidée par cette éviction de la politique du débat public, voire la disparition du débat. Après 2 présidentielles, 1995 et 2002, totalement dépourvues de discussion de fond, réintroduire du débat et souligner des clivages qui n'ont pas disparu tient presque du tour de force. Bayrou profite de ce vide.

La seule vertu qui subsiste serait de ne pas avoir été trop souvent aux affaires. Royal a été ministre mais jamais leader nationale de son camp, Bayrou a été ministre mais plus personne ne sait très bien quand ni ce qu'il y a fait, et paradoxalement c'est un atout pour lui à une époque où expérience, bilan et casserole sont indistinctement comme une seule et même chose. A force d'avoir une campagne qui privilégie la forme sur le fond, on en oublie les clivages réels, et en particulier la vivacité du clivage gauche-droite. De ce magma désorganisé, notamment par des médias qui ne savent plus trop quel rôle ils sont supposés jouer dans une campagne qui s'efforce d'être politique (ils n'ont plus l'habitude, on les comprend), surnage logiquement la figure qu'on a un peu moins vue, Bayrou. A la fois familière mais pas usée (H polit. occ., peu servi, vendu sans les équipements).

Bayrou a laissé les polémiques enfler sur les programmes de ses adversaires, se gardant bien de dévoiler le sien avant... mars. De cette manière, il peut continuer à prétendre séduire la gauche. Lui le président de l'UDF, parti qui eut pour composante le Parti républicain de Gérard Longuet, devenu ensuite Démocratie Libérale sous la houlette d'Alain Madelin. DL a finalement rejoint l'UMP. En toute logique. Car tôt ou tard toute personnalité de l'UDF finit par s'apercevoir que, à tout prendre, si c'est pour avoir le même positionnement politique que l'UMP, autant y être carrément. François Fillon est passé lui aussi de l'UDF à l'UMP pour devenir l'éminence grise de Sarkozy. Quelle belle preuve de centrisme. Le seul intérêt de l'UDF, pour ses élus, c'est qu'un parti plus petit permet plus facilement d'émerger, d'accéder aux responsabilités. Une fois que c'est fait, on passe aux choses sérieuses et on entre en classe de perfectionnement, l'UMP. Tout comme l'ont fait également Douste-Blazy ou de Robien, et comme le feront toutes les autres figures qui émergeront grâce à l'UDF (pour peu que ça se produise), Santini étant l'exemple le plus récent.

Seul Bayrou ne peut pas quitter l'UDF : à l'UDF il est président, à l'UMP il serait un lieutenant parmi d'autres. C'est une bonne raison. Peut-être la seule.

edit : parce que je ne suis pas le seul à me poser la question.