Le problème ici va au-delà la connotation directement lepéniste et pétainiste de l'expression : c'est évidemment écoeurant, mais la stratégie de rabattage des électeurs du FN est bien connue et on doit s'attendre encore, durant le reste de la campagne, à de multiples saillies de ce genre. C'est d'ailleurs un des effets du traitement médiatique de la campagne comme "course de petits chevaux" que de banaliser cette stratégie, et de l'envisager uniquement sous l'angle de son efficacité ("il va réussir à les récupérer"), en perdant du coup toute capacité d'indignation.

Mais l'annonce d'hier franchit une nouvelle limite dans le cynisme. Il n'a en effet échappé à personne qu'elle a été sciemment effectuée le jour même du ralliement de Simone Veil. Sarkozy s'emploie donc le même jour à instrumentaliser politiquement la mémoire de la Shoah (dont Simone Veil est une personnalité centrale en France) et à puiser sans vergogne dans le lexique vichyste. On se demande quel type d'intention peut présider à ce genre de dégradation éthique et politique : ça va en tout cas au-delà du calcul tactique visant à ratisser le plus large possible. Il me semble plutôt que ce type de comportement relève en dernière analyse d'un fantasme d'omnipotence : je suis tellement puissant que je peux tout faire, tout utiliser, tout rallier ; et, surtout, je suis tellement puissant que je suis au-dessus des limites morales minimales de ce qu'il est possible de dire et de faire pour gagner une élection.

On peut se dire qu'une telle façon de traîner dans la boue la mémoire historique va susciter des réactions. Et surtout que ce machiavélisme primaire et brutal va se retourner contre son initiateur. Mais cela suppose, encore une fois, d'arriver à imposer une vision du débat qui ne soit pas focalisée que sur la tactique et sur la rentabilité sondagière, où toute considération sur les principes et sur ce qu'impliquent les discours, se voit taxée d'"indignation vertueuse". On voit bien ici le danger considérable que représente cet engrenage.