Si Sarkozy n'a pas vraiment de programme (voyez vous-même la pauvre section de son site, avec quelques vagues extraits de discours), il y a des sujets sur lesquels l'UMP est prolixe, comme par exemple la fameuse valeur travail qui fait l'objet d'un tract tout entier. Cette notion est d'autant plus intéressante qu'elle se retrouve également dans le discours de Royal. Mais là où la candidate socialiste parle de "travail pour tous" et entend développer des outils pour effectivement aider ceux qui veulent travailler à trouver un emploi, la doxa sarkozienne se complait dans les principes pour mieux travestir la réalité :

"Depuis 25 ans, tout est fait pour décourager le travail, pénaliser l'effort, dissuader le mérite (...) Je veux que le travail retrouve toute sa place dans notre société".

Voila pour l'esprit, mais les faits avancés sont maigres : pas assez d'heures sup pour ceux qui veulent et trop d'allocs chômage et de RMI qui ramollissent les volontés. Manque évidemment le constat de la persistance du chômage, qui cadre assez mal avec ce discours sur la feignasserie : où sont passés les 3 millions de chômeurs (et encore) ? Manque également une petite comparaison des créations d'emplois sous Jospin et sous Raffarin / Villepin. C'était sans doute ça, "décourager le travail" à gauche.

C'est quand même incroyable qu'une société hantée par la peur du chômage devienne, avec les lunettes sarkoziennes, une société qui ne veut pas travailler. Bien sûr, chacun a un exemple tout prêt pour dénoncer le petit malin qui palpe le RMI, les allocs pour ses 12 gosses et qui bosse au noir, mais depuis quand ceux qui détournent le système sont-ils devenus ceux qui le représentent entièrement ?

Mais bon, l'avantage de la construction imaginaire, c'est que sa logique coupée de la réalité permet d'avancer de façon apparemment cohérente des mesurettes qui vont à l'encontre des objectifs proclamés : les heures sup non taxées, un bête effet d'aubaine qui ne va pas créer le moindre emploi mais appauvrir encore un peu la sécu, moins d'impôts pour les étudiants qui bossent (depuis quand paye-t-on des impôts avec un mi-temps au mac do ?), et des contradictions flagrantes : "celui qui fait l'effort de reprendre un emploi doit gagner vraiment plus que celui qui ne le fait pas. Celui qui est au chômage doit être mieux indemnisé". Je donne plus aux chômeurs (avant de le virer s'il refuse les deux offres déqualifiées qu'on lui propose) ET encore plus aux travailleurs ? Ah.

Bien sûr, le pompon c'est la suppression de l'impôt sur les successions au nom du travail de toute une vie, qu'on doit laisser à ses enfants, gna gna. Voila une conception bien bourgeoise de la famille qui vient justifier une inégalité de traitement criante, et qui est bien sûr en contradiction flagrante avec le premier principe avancé : la valeur travail de mes parents, ce n'est pas la mienne. Avec Sarkozy, on peut être sûr que plus personne n'accèdera à la propriété à Paris sans avoir la thune de la famille ; c'était déjà partiellement le cas, car les successions bien gérées sont peu taxées, cela va devenir la règle. Et ceux qui bossent mais dont les parents n'avaient pas accumulés assez (ah bon, tout ceux qui travaillent ne peuvent pas épargner ?) attendront gentiment deux trois générations pour espérer rattraper les autres, si c'est simplement possible - puisque le capital non taxé s'accumulera d'autant plus facilement.

Et complété avec d'autres mesures visant à appauvrir l'Etat et creuser les inégalités, comme la fameuse "défiscalisation" des intérêts d'emprunt immobilier, un thème qui m'est cher et qui est justement analysée sur un blog d'économiste ("Bilan : une nouvelle niche fiscale, une contribution à l'augmentation des prix de l'immobilier, un transfert des pauvres vers les riches. Une vraie mesure de droite."), on peut garantir qu'avec Sarkozy, le découplage entre revenus du travail et revenus du patrimoine va s'accroitre encore un peu ; parce que la droite aime les riches ? Non, parce qu'elle aime le travail, bien sûr.