On entend depuis plus d'un an des propos totalement contradictoires sur Ségolène Royal, propos qui parfois émanent des mêmes personnes. On lui reproche d'être autoritaire (un leader politique autoritaire? voilà qui rompt avec la tradition, assurément), mais lorsqu'elle se veut "à l'écoute" on moque volontiers son style "compassionnel" inapproprié au pouvoir. Passons sur le fait que ces manifestations participent largement du sexisme de la campagne. En dehors de ses vêtements commentés à chaque article, c'est la personnalité de Ségolène Royal qui est en cause depuis une année entière, contribuant à l'occultation du débat de fond. Ses propos corcardiers très 1789 et ses références à Jaurés n'aident pas, il est vrai, à percevoir pleinement sa modernité.

Si ces critiques confuses sont agaçantes, on doit reconnaître qu'elles sont partiellement explicables par la nouveauté du modèle politique proposé. On revient, une fois encore, à l'influence du féminisme sur Ségolène Royal. Voyons comment.

On a avec Nicolas Sarkozy un prototype de candidature masculine, jusqu'à la caricature viriliste. On s'entoure d'une cour, on règne par la terreur y compris sur les médias (du licenciement d'Alain Genestar à son dernier pétage de plomb contre la direction de France 3), on invective, on joue le rapport de force, et, cerise sur le gâteau, on sort l'accusation misogyne par excellence, "l'hystérie". De la part d'un homme qui s'énerve pour tout et n'importe quoi, ça devrait faire rire, mais c'est plutôt inquiétant.

Il existe différentes manières d'exercer le pouvoir, en utilisant plus ou moins le charisme, en passant plus ou moins en force, en séduisant ou en convainquant... Le style régalien qui a la préférence en France a quelque parenté avec l'Ancien régime. Des comportements comme l'attention aux autres, l'ouverture du dialogue, sont traditionnellement connotés "féminins". Trancher, imposer, affronter, sont à l'inverse perçus comme des traits plutôt "masculins". Tout le monde conviendra néanmoins que certaines femmes ont le sens de responsabilités et sont dotées d'un solide esprit de décision, et que certains hommes ont une grande aptitude à l'altruisme et une propension à se montrer "à l'écoute". Depuis plusieurs années un champ d'étude très complet s'est développé autour de la notion de "care", qui correspond en français à la fois au "soin", au souci de l'autre, et au fait de porter assistance. Le "care", étudié aussi bien par des sociologues que des philosophes et des juristes, a permis de mettre en lumière le bénéfice social qu'on peut en tirer. D'abord observée dans des professions stéréotypiques telles les infirmières, le "care" a été théorisé progressivement comme le pilier d'une éthique de la sollicitude. On peut se familiariser aisément avec ces théories très riches, avec cet article de Fabienne Brugère.

Le débat ne consiste pas à remplacer des "valeurs masculines" par d'autres "féminines". La question est plutôt de conjuguer le meilleur des deux. Tout un pan de l'éthique de la sollicitude s'intéresse donc au développement de nouvelles manières de faire, particulièrment dans l'exercice du pouvoir. Il n'est pas étonnant que les féministes aient joué un rôle éminent dans la promotion de ce champ scientifique, mais qu'on ne s'y trompe pas, c'est avant tout de la modernité du pouvoir qu'il s'agit.

L'éthique de la sollicitude bien comprise, ne cherche pas à opposer masculin et féminin (au sens de modèles sociaux), mais à intégrer des valeurs qu'on avait traditionnellement écartées de l'exercice du pouvoir, afin d'en tirer profit. On aurait donc tord de voir une contradiction entre l'esprit déterminé de Ségolène Royal, qui n'hésite pas à trancher des débats, et son ouverture aux autres, que traduisent aussi bien sa campagne participative que l'attention qu'elle sait témoigner à un handicapé ou à des démunis. On pourra trouver curieux qu'une femme dont la culture est en grande partie traditionnelle, attachée au terroir et au drapeau, soit l'exemple de la modernité politique. Il est pourtant incontestable que le modèle qu'elle nous propose est une synthèse nouvelle, moderne, et qu'elle est la seule candidate qui mette en pratique une éthique de la sollicitude.