Sur les idées, je n'y reviens pas longuement. L'objectif même de ce site ayant été de mettre en évidence la cohérence et les multiples pistes lancée par le programme présidentiel porté par Ségolène Royal, ce n'est sans doute pas la peine de refaire la démonstration. Dire que la gauche manque d'idées, spécialement le PS, c'est tout simplement ignorer l'intense travail d'expertise et de production intellectuelle qui s'opère depuis quelques années dans la sphère socialiste, et dont une partie a pu être retrouvée dans le programme présidentiel. Crier à l'"archaïsme" de ce programme, c'est soit une forme de haine de soi inquiétante, soit une ignorance pure et simple de ce qui y était écrit (là encore, je renvoie aux innombrables textes publiés ici même, et ailleurs). Il ne s'agit évidemment pas de nier que des évolutions et des remises à jour puissent être nécessaires, mais agiter une tabula rasa idéologique, c'est nier qu'il existe un corpus d'idées déjà très fourni.

La bataille des idées a donc été, depuis, longtemps, gagnée par la gauche, pour la raison simple qu'elle est beaucoup plus à même de mobiliser des outils rigoureux d'analyse et de déchiffrement de la société, contre l'essayisme lyrico-apocalyptique des "intellectuels" de droite. Placer le débat sur la défaite dans le ciel des idées n'a donc que peu d'intérêt. Si d'autres conditions (sur lesquelles je vais revenir) avaient été remplies, la fameuse "crédibilité" du programme de Sarkozy n'aurait pas tenu une minute contre la gauche : le problème n'est en effet pas tant l'existence de ces idées que la capacité à les rendre audibles.

De la même façon, une explication magique par la "droitisation" spontanée du pays paraît tout aussi faible. Cette fameuse droitisation, dont attestent effectivement certaines enquêtes d'opinion, n'est pas un donné, mais un construit. Autrement dit, elle résulte très largement d'une concentration de l'offre politique et médiatique sur certains thèmes. Il est effectivement assez aisé à comprendre que de plus en plus de personnes placent l'insécurité en tête de leurs préoccupations à partir du moment où ce thème est activement martelé par deux puissants vecteurs : l'appareil médiatique et l'appareil partisan. A l'instar de ce que plusieurs travaux historiques et sociologiques ont montré à propos de l'enjeu "immigration" (qui émerge comme enjeu, non pas par mouvement "spontané" de l'opinion, mais par résultat d'un intense travail de politisation mené par différents agents - partis, médias, hauts fonctionnaires...), la "droitisation" est donc le résultat d'une construction indissociablement politique et médiatique. Mais ce qui a été construit peut aussi être déconstruit, comme chacun sait. Et c'est là que nous arrivons aux causes réelles, bien plus matérielles et concrètes, de la défaite.

L'appareil partisan, tout d'abord. Là, c'est très simple. Nous avons assisté à la victoire d'une machine partisane efficace, professionnalisée, et surtout disciplinée, face à un appareil divisé et désorganisé. On le sait, les causes sont connues, je n'y reviens pas. Simplement pour mentionner que c'est là la racine du problème des "idées" : la soi-disant "incompétence" de Royal venant en ligne directe du débat interne et des arguments qui y ont circulé, alors que la "crédibilité" de Sarkozy résulte essentiellement d'un effet d'unanimisme partisan. Je ne vise pas par là à faire l'éloge du bonapartisme UMP ni à condamner le système des primaires, mais simplement à rappeler ce que nous disent tous les grands analystes des partis depuis Max Weber : un parti politique est avant tout une entreprise de conquête électorale, et les objectifs de démocratie partisane, souvent détournés d'ailleurs, doivent être subordonnés à ce but premier. De ce point, la véritable "rénovation" du PS est d'abord une rénovation organisationnelle, qui permettra d'en finir avec cette perversion du pluralisme que constitue aujourd'hui le système des courants et de restaurer une capacité de mobilisation locale.

Car, comme le disait encore récemment dans Le Monde un de mes collègues politistes, quand il n'y a plus de mobilisation partisane locale, le vecteur de politisation dominant devient TF1. La question de l'appareil partisan est donc intimement liée à celle de l'existence d'un appareil permettant d'initier, de contrôler et d'orienter les flux d'information. Et on retrouve là aussi la question des "idées", qui ne viennent pas magiquement aux individus, mais supposent un dispositif de diffusion et de traduction, qui puisse rendre des propositions parfois complexes accessibles au plus grand nombre (fût-ce sous la forme de slogans ou de buzzwords). Sans aller jusqu'à dire qu'il faut inventer un TF1 de gauche (quand même), on peut avancer que la "rénovation" passe aussi par l'invention de nouveaux vecteurs de communication susceptibles de contrer les médias actuels dans leur majorité acquis depuis longtemps à la droite. Et ceci sous différentes formes, de la presse jusqu'à internet en passant (peut-être) par la télé.

Je ne me hasarderai pas ici à prédire comment tout ça peut se passer... mais la phase du diagnostic est essentielle, et il serait très dommageable qu'une discussion trop "idéaliste" nous empêche de voir que la défaite provient d'abord de facteurs éminemment concrets, sur lesquels il est possible et souhaitable d'agir.